Le « sang impur » de la Marseillaise désigne le sang du peuple français. Fake news !

A l’occasion du lancement le 22 janvier 2020  du film « Qu’un sang impur » d’Abdel Raouf Dafri, il nous a paru important de prévenir le public et les journalistes français du sens du « sang impur » dans la Marseillaise, car trop d’internautes (et parfois une très forte majorité) affirment qu’il s’agit du sang impur du peuple français.

Voilà ce qu’on trouve par exemple sur internet :

Il s’agit pourtant d’une fake news, dénoncée par tous les historiens sérieux, et qui dans les médias fait rarement l’objet d’un rectificatif, sauf sur BFMTV : « Cest une explication, fausse, farfelue, créée… par un jeune professeur de lettres qui a voulu faire l’intéressant… le « sang impur », ce sont les ennemis de la liberté, de la Révolution. Ce ne sont pas les étrangers, ce sont les ennemis de la Révolution française, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur de la France. » Bernard Richard, auteur de « Les emblèmes de la République » (Les GG veulent savoir: Benzema : « La Marseillaise appelle à faire la guerre » – BFMTV 18/04/2018, 6éme minute) ou L’Obs (du 14/5/2014).

Jean-Clément Martin, ancien directeur de l’Institut d’Histoire de la Révolution Française (blogs.mediapart.fr/jean-clement-martin 10/1/2016) expliquait : « Une interprétation aussi fausse que dangereuse, parce qu’elle nourrit la confusion des esprits, court à propos de l’expression « sang impur » dans la Marseillaise, pour faire de ce sang impur celui des « révolutionnaires », du « peuple » sacrifié pour la bonne cause. Les textes de l’époque démentent catégoriquement cette vision sacrificielle et a-historique. Il faut assumer son passé et éviter de le déformer, pour empêcher des dérives dramatiques. »

« Le «sang impur» fait référence au sang des rois et des aristocrates, pas des peuples étrangers » Patrice Gueniffey (Le Figaro, 14/5/2014)

Sur la page wikipedia sur la Marseillaise, on trouve davantage d’explications et de citations, qui toutes confirment que le sang impur est celui de l’ennemi, par exemple : « Par toute la France le sang a coulé mais presque partout cela a été le sang impur des ennemis de la Liberté, de la Nation et qui depuis longtemps, s’engraissent à leurs dépens. » Napoléon Bonaparte (lettre écrite à son frère Joseph, le 9 août 1789)

L’erreur de cette fake news est de plaquer une conception d’ancien régime (où le peuple était effectivement désigné de « sang impur ») sur l’époque révolutionnaire, où le peuple, ayant pris le pouvoir, a naturellement retourné l’expression infamante de « sang impur » sur les ennemis de la Révolution (nobles, roi, Allemands, Vendéens…).

Rouget de Lisle le déclarait lui-même : « J’ai traversé, pur, la Révolution… » Claude Rouget de Lisle (Napoléon et Rouget de Lisle, Jean Tulard, Hermann, 2000)

Parmi les médias ayant diffusé cette fake news :

RTL, Alba Ventura le 23/1/2015 dans l’émission d’Yves Calvi : « L’apprentissage de La Marseillaise est déjà dans la loi Fillon de 2005. Les élèves sont déjà censés l’apprendre, il faut juste l’appliquer partout. Il faut la faire chanter et en rappeler le sens et expliquer que le « sang impur » ce n’est pas le sang de l’ennemi, au contraire c’est le sang des soldats qui étaient des paysans. La France était agricole à l’époque en 1792 et c’était le chant du sacrifice de ces hommes de l’Armée du Rhin en guerre contre l’Autriche. Ces hommes qui contrairement à la noblesse n’avaient pas le « sang pur » étaient fiers de défendre leur pays et dont le « sang impur » abreuvait les sillons des tranchées. »

Europe 1 dans une chronique d’Olivier Duhamel le 25/5/2013 : « Le sang impur : celui du peuple […]
Qu’un sang impur abreuve nos sillons. Cette interprétation correspond à un anachronisme, aux antipodes de ce que le chant révolutionnaire voulait dire. En 1789, les nobles étaient supposés être de « sang pur », et à ce titre pouvaient seuls devenir officiers. A contrario, le sang du Tiers état était dit « impur ». La plupart des nobles s’étant opposés à la Révolution, nombre d’entre eux jusqu’à s’exiler, les armées révolutionnaires défendant la patrie contre les Autrichiens étaient composées des membres du Tiers, de l’essentiel du peuple. Loin d’un appel à la xénophobie, la phrase « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » signifie donc que le sang des combattants pour la nation nourrira sa terre. »

L’Humanité dans un article de Jean-Emmanuel Ducoin le 16/2/2018 : « Reste un point à éclaircir, non des moindres. Combien de fois avez-vous entendu pis que pendre de ces paroles : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons. » L’interprétation la plus répandue provient, et pour cause, du camp conservateur : il s’agirait, bien sûr, du sang des ennemis supposément « impur » puisque ennemis. Sachant qu’en tout révolutionnaire sommeille forcément un assassin, la Marseillaise elle-même serait indigne puisque héritière des sans-culottes… Théorie aberrante ! Il ne s’agit pas là du sang des ennemis mais bien du sang des républicains, celui de ceux qui allaient mourir pour la nation et, de fait, nourrir la terre (« abreuve ») afin de permettre l’éclosion définitive de la République. Répétez-le autour de vous : ce « sang impur » est celui du peuple non noble, en opposition au « sang bleu » de la monarchie. Résumons : la République ou la mort ! »

Le Monde dans un courrier des lecteurs le 9/3/2011 : « Ensuite, en nourrissant le procès en xénophobie contre La Marseillaise (« qu’un sang impur », forcément celui de l’étranger). Or, selon une interprétation, relatée par Frédéric Dufourg auteur d’un livre récent sur l’hymne national (La Marseillaise, 2008, édition Félin Poche), ce vers qualifié d’« ignoble » par M. Serres serait une référence au sang impur des révolutionnaires par opposition au sang pur des aristocrates, selon un préjugé en vogue chez les aristocrates du XVIIIe siècle. C’est ainsi que Gavroche, dans Les Misérables de Victor Hugo, l’interprète : « En avant les hommes ! qu’un sang impur inonde les sillons ! (…) Battons-nous, crébleu ! J’en ai assez du despotisme. »« 

Sur Mediapart, Didier Porte dans une chronique de 2014, dénonçant la fake news de Thierry Moreau, directeur de la rédaction de Télé 7 Jours, dans Touche Pas à mon Poste sur C8 :

Roberto Alagna, sur Canal + dans le Grand Journal animé par Victor Robert le 14/12/2016 : « le sang impur, c’est notre propre sang que nous allons verser pour défendre nos valeurs. C’est pas le sang d’autres personnes. »

France 2 le 20/12/2018 dans le Grand Echiquier présenté par Anne-Sophie Lapix :
Anne-Sophie Lapix : On regarde les images, La Marseillaise.
Daniel Auteuil : Alors là, on vous suit jusqu’au bout du monde.
Roberto Alagna : C’est fait pour ça, cet hymne est fantastique. Il est souvent décrié, moi je le défends. On confond souvent ce qui est écrit, ce n’est pas du tout quelque chose de guerrier, le « sang impur » ce n’est pas celui des autres mais c’est le sang impur par rapport aux nobles. C’est notre propre sang qui est impur par rapport au sang des nobles. »

Sur France Inter dans l’émission du 23/4/2014 avec Guy Roux pour invité (à partir de la 42ème minute) :
Guy Roux : « Les paroles vous les connaissez : qu’un sang impur abreuve nos sillons. […] Sous la royauté, les soldats et les officiers surtout étaient des nobles. Et le peuple ne combattait pas. Mais les sans-culottes et la bataille de Valmy, qui a précédé l’invention de la Marseillaise, c’était des paysans, leur surnom c’était des sangs impurs. Il n’avait pas de sang bleu dans les veines. Donc que le sang impur abreuve nos sillons, c’est-à-dire pour la première fois le peuple devait participer à la guerre. »
André Manoukian : « Mesdames et Messieurs, un grand merci à Guy Roux qui vient de nous éclairer. Cette émission est décidément, vole très haut au niveau de l’érudition. »

France info le 14/7/2015 dans l’émission de Bertrand Dicale :
« Voilà donc pour les ennemis. Mais ce sang impur qui abreuve nos sillons serait-ce le leur ? Eh bien non ! Il semble bien que ce sang soit celui des Français. Cela peut paraître un peu surprenant aujourd’hui, mais au 18ème siècle on vante avec ferveur le sacrifice du soldat qui donne sa vie gaiement pour une cause plus grande que sa propre existence. »

Erik Kervellec était directeur de la rédaction de France info de 2013 au 5/12/2018

Le Point dans un article de Margaux Benn avec AFP le 14/1/2015 : « Pour d’autres, si la polémique n’a pas lieu d’être, c’est simplement car les mots « sang impur, » loin de promouvoir la haine d’un peuple ennemi, se référaient aux révolutionnaires combattant les nobles, dont on disait qu’ils avaient le sang « pur ». »

LCI dans un article de Virginie Fauroux le 12/2/2019 : « Sans oublier que des historiens ont également privilégié une autre interprétation, selon laquelle le « sang impur » désignait les français républicains affrontant la noblesse… »

L’obs dans un article le 14/1/2015 : « Pour d’autres, si la polémique n’a pas lieu d’être, c’est simplement car les mots « sang impur, » loin de promouvoir la haine d’un peuple ennemi, se référaient aux révolutionnaires combattant les nobles, dont on disait qu’ils avaient le sang « pur ». »

Matthieu Croissandeau a été directeur de la rédaction de l’Obs de 2014 à 2018.

ça m’intéresse dans un article le 9/6/2018 par Clément Imbert : « L’auteur, Rouget de Lisle, exhorterait les soldats à les tuer sans pitié, pour sauver la République ! Cela semble logique… Mais une autre explication, moins connue, suggère l’inverse : les révolutionnaires seraient appelés à se sacrifier héroïquement en répandant leur propre sang. Un sang que l’auteur qualifierait alors d’impur par ironie, pour l’opposer à celui, prétendument « pur », des nobles… »

RMC le 13/7/2016 dans l’émission After foot de Gilbert Brisbois :



Catégories :AFP, Alba Ventura, Anne-Sophie Lapix, ça m'intéresse, Bertrand Dicale, C8, Canal +, Clément Imbert, Erik Kervellec, Europe 1, France 2, France Info, France Inter, Gilbert Brisbois, Guy Roux, Jean-Emmanuel Ducoin, L'Humanité, L'Obs, LCI, Le Monde, Le Point, Margaux Benn, Matthieu Croissandeau, Olivier Duhamel, RMC, Roberto Alagna, RTL, Télé 7 Jours, Thierry Moreau, Uniformité médiatique, Victor Robert, Virginie Fauroux, Yves Calvi

%d blogueurs aiment cette page :